Médril Deliën – Là où sa vie vous est contée…

« Au regard de mon âge, et de tout ce qui est advenu dans ma vie, c’est un vrai miracle que je sois encore ici pour vous parler.

Voyez vous, chère amie, je pense que ceci est dû à un destin hors du commun. Je suis certainement voué à un avenir déterminé, où mon rôle sera central dans l’évolution, que dis-je, dans la résolution de quelques catastrophes qui pourraient emporter le monde dans le néant.

Ou, plus probablement, j’ai juste une chance de canaille.

Mais vous m’avez demandé qui j’étais, et je m’en vais de ce pas vous confier mon histoire…
Ou tout du moins, les grandes lignes, sans quoi nous risquons d’y passer la nuit. Et la suivante. Et encore celle d’après…
Bref.
La révélation de mon nom interviendra en temps voulu, car pour l’heure, il ne revêt d’intérêt qu’à la lueur de cette histoire, justement.
Je suis né dans les Îles Barbaresques, de la rencontre fortuite, mais qui s’avère de plus en plus fréquente, d’une femme, jeune humaine ouverte à l’expérience, et d’un Elfe, explorateur dans l’âme et marin de profession.
Venu en quête de découvertes et de trésors, ce dernier tomba sur la première, dans tous les sens du terme.

Quelques mois plus tard, le miracle de la vie se produisit. A savoir un petit Melessë, masculin de genre.
Oui, je suis d’accord avec vous, la vie offre parfois des merveilles à ce monde terne et brutal.
Mais je m’égare, les flagorneries ne feront pas avancer mon propos… Reprenons.

C’est là que je devrais vous informer de l’évidence : le paternel, délesté de sa ferveur et appelé par le grand large, s’en allant à l’aventure, abandonnant femme et enfant à une vie de misère et de rancœur…
Mais point du tout.
L’Elfe fut un père exemplaire. Il resta auprès de son fils, s’assurant de sa survie et de son éducation.
Il fut aimant et généreux dans son apprentissage.
On ne peut dire de même de la mère. Car étrangement, c’est elle qui décida de prendre le large.
Quelques mois après la naissance du chérubin, la voilà en effet envolée, disparue, non sans partir avec une grosse partie des possessions de l’Elfe, et notamment son attribut le plus cher… Non pas celui là, vous êtes mutine… Non, je parlais de son instrument de musique, une belle flûte elfique au pouvoir caché, dit-on.
Oui, ce n’est pas très correct, je vous l’accorde.

Mais nous reviendrons sur le sujet plus tard, si vous le permettez.
Pour le moment, parlons de cet individu naissant, de ce jeune garçon qui n’est autre que celui qui est devant vous, vous l’aurez compris.
Car c’est là que la série de drames et d’expériences violentes commença.
Le petit port où le garçon était installé avec son père, fut l’objet d’une attaque de pirates.
Les faits restent flous, bien évidemment, tant il était encore jeune à l’époque. Soulignons juste les images marquantes pour son âge, de ce qu’il advint de la pauvre nourrice qui s’occupait de lui alors. Je vous épargne les détails sordides, cette histoire relatant certes une vie compliquée, mais n’a pas vocation à virer dans l’horrible et le dégoût.

Cependant, pour une raison peu commune, il se trouve que la personne du garçonnet et celle de son père étaient suffisamment intéressantes pour ne pas être passées par le fil de l’épée.
Au lieu de cela, ils eurent la chance d’être admis au titre de futurs esclaves et donc sources de profit notoires.
Et les voilà donc partis en mer, en direction d’un marché aux bestiaux humanoïdes dans une quelconque ville où la pratique était courante.

Ils n’arrivèrent jamais à destination.

Le ciel sembla en décider autrement et une tempête sans commune mesure amena le bateau dans une position peu pratique à la navigation, à s’avoir la coque au dessus, les voiles en dessous.
Tout l’équipage, et la cargaison, périrent noyés.
Sauf bien entendu, le sujet central de notre histoire, sinon, il ne serait pas là à vous la conter en ce moment.
Ainsi que son père.
Oui, je vous vois déçue à l’idée. Il aurait été plus dramatique que l’Elfe meurt aussi.
Et bien je vous déçois encore un peu plus, et même fait une exception dans ma pratique habituelle du suspens en vous annonçant, dès à présent, que l’Elfe est toujours de ce monde à l’heure où je vous parle et vit une retraite paisible dans la Cité Franche.
Mais revenons à nos noyés, si vous le voulez bien.

Le père et le fils échouèrent sur les côtes d’Akoalt. Comment ? Je n’en sais rien, mais comme je vous le disais au démarrage, le petit a soit un destin insondable, soit une veine sans commune mesure. Et vous verrez que cela va continuer.

Les deux furent retrouvés et soignés par un couple et son enfant.
Arrêtons nous sur eux car ils furent importants.
Akoalt est une terre de dangers et d’inconnus et même si les gens qui y mettent pied viennent souvent pour leur propre fortune, il est nécessaire de se serrer les coudes, entre explorateurs.
Les deux familles tissèrent des liens forts et notamment leurs enfants.
Le jeune garçon, que nous appèleront Médril, afin de simplifier la narration, se lia d’une forte amitié avec Radford, l’un des enfants de leurs « sauveurs ».

S’en suivit quelques années de répit dans cette vie chahutée.
Les enfants grandirent aux portes d’un monde de découvertes et d’exploits.
Ils passaient leurs journées et leur soirées à écouter les récits de ceux qui séjournaient en ville, contes à dormir debout ou à vivre allongé, teintés de créatures inquiétantes, de territoires vierges, de ruines maudites et de trésors cachés.

Au sortir de l’enfance, s’étaient donc deux être pétris de ces merveilles, qui s’apprêtaient à parcourir les terres sauvages du continent.
L’un pour l’aventure et l’exploit physique.
L’autre, Médril, pour la légende.
En effet, le gamin fut tout particulièrement marqué par les récits de ceux qui parcouraient ces terres.
Et l’envie de les raconter et même de les compléter, fut confortée par la rencontre d’un vieux Barde Dracéide.
Cet être, qui portait le nom de Rako Lintarg, faisait parti d’un petit groupe d’aventuriers qui avaient pour vocation dans la vie, de vider des lieux que le passé s’était évertué à remplir.
Le Barde était d’ailleurs spécialisé dans un type de contes particulier, les Rhapsodies du Trésor, qui résonnaient tout particulièrement bien aux oreilles de Médril.

Les deux amis demandèrent alors à faire leur apprentissage auprès de ce petit groupe.
Ce qui tourna bien entendu au désastre.
Lors d’une expédition dans un vieux temple au milieu de la jungle, le groupe creusa trop profond, sans doute, et réveilla la colère d’habitants locaux qui n’étaient pas du matin.
L’altercation vira à l’escarmouche, l’escarmouche à la bataille et la bataille, au carnage.
Là encore, en dépit des règles implacables du Dieu de la Mort, le Melessë survécut, ainsi que son compagnon et ami, avec qui il prit la tangente.
Ils fuirent ainsi dans la forêt, laissant les corps de leurs anciens compagnons, délestés, il est vrai, de quelque matériel nécessaire à leur avenir d’explorateurs.
Dont le Luth du Barde, qui n’en avait plus vraiment besoin. Faute de vie.
Médril fut donc ainsi promu au rang de Barde de l’Ecole de la Rhapsodie du Trésor, à titre posthume.
Enfin, au titre posthume de Rako Lintarg… Paix à son âme.

Je vous épargne le récit des années qui suivirent ces faits.
Sachez néanmoins qu’elles furent parsemées d’événements du même genre, ayant des conséquences assez proches sur l’environnement et l’entourage du jeune homme.
A ce propos, son ami Radford faillit un instant s’écarter de la voie que Médril empruntait. Une voie un peu trop semée d’embûches et de cadavres.
Jusqu’à comprendre, finalement, que même si la vie aux côtés de son ami était loin d’être simple, jusqu’à présent, elle avait le bon goût de continuer.
Le jeune guerrier se dit que si Médril avait tendance à attirer le pire, il avait aussi tendance à s’en sortir de façon plutôt profitable.

Nous voici donc arrivés au terme de notre histoire et donc à la réponse à votre question initiale.
En attendant, vous aurez sans doute compris certaines choses.
Notamment, pourquoi le bâtiment dans lequel nous nous trouvons actuellement, qui semblait avoir résisté au temps et à l’histoire, s’était soudain mis en tête de s’écrouler subitement.
C’est une tournure rhétorique, bien entendu, les bâtiments n’ayant pas de tête.
Vous aurez peut être aussi une petite piste sur la réponse à votre question, à savoir mon identité.
Mais je suis magnanime et je mets fin au supplice du suspens.
Mon nom est Médril Deliën.
Vous ne semblez pas réagir à cela ?
– Elle ne réagit pas à cela parce qu’elle est morte Médril…
– Ah, je vous présente Radford, mon fidèle ami et partenaire, rabat-joie de son état. Je sais bien qu’elle est morte, mais il fallait bien que je réponde à sa question.
– Je pense qu’elle aurait apprécié que tu lui annonce avant son dernier souffle. Qui semble être arrivé il y a un moment déjà, d’ailleurs.
– Oui, sans doute, mais cela aurait eut moins de superbe.
– Je ne pense pas qu’elle soit désormais très sensible au concept de « Superbe ».
– Certaines personnes sont hermétiques à l’art. Quel dommage que cet incident soit survenu avant d’avoir obtenu quelques réponses.
– C’est la vie. Enfin, la mort plutôt. Aller, on file mon ami, avant que le reste de cette ruine te fasse taire à jamais. Ce qui serait une bonne chose, d’une certaine manière.
– Ah-Ah… Bien, nous voilà donc contraints de partir et de vous laisser ainsi. Merci d’avoir été si attentive à mon histoire. Je me permets d’emporter ceci. Je connais quelqu’un qui sera peut être ravi de la revoir. Au revoir, mère… »


Publié

dans

par

Étiquettes :